Longue vie aux Catherinettes, et chapeau bas !

Longue vie aux Catherinettes, et chapeau bas !

« Il est nécessaire de faire comprendre que l’on ne parle pas que de violences sexuelles, mais aussi de sexisme qui peut amener à des violences physiques et sexuelles. Je pense qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour bien comprendre comment lutter contre les violences en milieux festifs et qu’on en est encore qu’au début »

Anna Mérigeaux – (Les Catherinettes)


Anna Mérigeaux vient de monter « Les Catherinettes », une association féministe de lutte contre les violences en milieux festifs. Elle est également l’un des visages de la campagne « Ici c’est cool ». Rencontre.

Bonjour, pouvez-vous commencer par vous présenter ? 

J’ai 28 ans, je suis originaire de Bretagne, mais j’ai beaucoup bougé pour mes études et mon travail. Je travaille dans le milieu de la culture depuis près de six ans. Lors de mon stage de fin d’études au Hellfest en 2007, où j’étais assistante de production et de régie, j’ai écrit un mémoire qui portait sur les agressions sexuelles en milieu festif avec pour étude de cas le Hellfest. J’ai soutenu mon mémoire une semaine avant l’affaire Weinstein et tout ce qui s’en est suivi. Ce n’était donc pas encore un sujet très abordé. Quand l’affaire Weinstein a explosé, je me suis dit que c’était le moment de passer à l’action et de sortir uniquement du constat. J’ai contacté le Pôle des Musiques Actuelles pour savoir s’ils seraient intéressés pour parler de ce sujet et j’ai découvert qu’ils avaient déjà commencé à travailler dessus. C’est ainsi que j’ai participé avec d’autres personnes à la création de la campagne « Ici c’est cool ». En 2018/2019, je travaillais pour Pick Up Production à Nantes où j’étais Chargée de production artistique pour Transfert. Nous avons commencé à parler de ces sujets, et en interne on m’a laissée m’en occuper avec d’autres personnes. C’est ensuite devenu un sujet à part entière de l’asso, qui maintenant le maîtrise parfaitement. J’ai senti que c’était un sujet qui intéressait beaucoup de gens mais pour lequel personne n’était vraiment formé dans le milieu de la culture. Le sujet de mon mémoire était la manière dont on se positionne, en tant qu’organisateur de festival, dans la lutte contre les violences sexuelles, en prenant en compte le fait que le milieu festif a sa particularité. J’ai donné des cours à des étudiants en Master 2 pour aborder ces sujets et j’aimerais continuer à développer cela. 

Quelles sont les autres structures auprès desquelles vous êtes intervenue ?

En 2019, j’ai accompagné un dispositif de lutte contre les violences sexuelles pour Les Ardentes, qui est un festival qui a lieu à Liège en Belgique. J’ai encadré une quarantaine de bénévoles. Sur l’ensemble du site et du camping, nous avions trois points de sensibilisation et d’écoute avec des psychologues. Nous avions mis en place un protocole avec la sécurité pour la prise en charge de potentielles victimes. C’était une grande première, et le bilan a été qu’il y avait encore mal de choses à faire pour l’améliorer, notamment en termes de communication, puisqu’il faut bien communiquer pour que le public comprenne que ces choses existent. En novembre dernier, j’ai envoyé un dossier au Hellfest pour leur proposer un dispositif similaire. Ayant déjà travaillé là-bas et connaissant l’implantation du festival et son fonctionnement, j’ai pu facilement leur proposer quelque chose d’adapté qui a tout de suite été accepté. Nous aurions dû mettre cela en place cette année, mais compte-tenu de la crise sanitaire, c’est reporté à 2021. Jusqu’à présent, j’ai mené ces actions personnellement, sans réellement de structure, en me disant juste que j’avais envie de le faire, sans vision à long terme. Avec le confinement, j’ai pu me poser pour réfléchir et j’ai décidé de monter une structure.

Vous avez donc monté l’association « Les Catherinettes » ?

En effet, j’ai déclaré l’asso début mai et je viens de recevoir le retour de préfecture ! L’idée de cette association, c’est de pouvoir développer ces actions avec une structure, ce qui me permettra aussi de faire des demandes de subventions. À terme, j’aimerais que ce genre d’actions soit systématique sur les gros festivals et que cela amène les professionnels à avoir des réflexions plus poussées. J’aimerais pouvoir faire partie des ressources, développer aussi les cours aux étudiants en Master ou Licence Culture. Un de mes premiers objectifs va être de contacter les universités pour pouvoir donner des cours entre septembre et décembre. Ensuite, sur la saison, pouvoir proposer ce dispositif au Hellfest, mais également à d’autres festivals.

Vous avez monté Les Catherinettes seule ?

Je monte cette association avec une amie féministe et journaliste, Agathe Petit. Elle travaille actuellement pour Le Labo des Savoirs. Elle écrit également pour Les Fameuses à Nantes. Je lui ai proposé d’être Présidente parce que ce sont aussi des sujets qui l’intéressent et que je ne souhaitais pas être Présidente pour pouvoir travailler sur le terrain et à terme, pouvoir éventuellement me salarier sans qu’il y ait conflit d’intérêts. J’ai plein d’autres personnes qui sont intéressées, j’attends de pouvoir me structurer pour « recruter » ces personnes qui veulent s’investir.

Pourquoi ce nom « Les Catherinettes » ?

Niveau féminisme, il y a plein d’associations, d’organismes et de comptes Instagram avec des mots récurrents que nous ne voulions pas reprendre. Nous voulions parler des violences, qui reste le sujet principal, mais sans avoir un nom « plombant ». Nous avons pensé au 25 novembre qui est la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes ici et qui est également la Sainte Catherine où l’on célèbre les Catherinettes (On appelle catherinettes les jeunes femmes de vingt-cinq ans ou plus encore célibataires). Nous nous sommes dit que cela serait une manière assez originale de se réapproprier ce terme et de faire référence au 25 novembre.

Vous proposez des ateliers de sensibilisation, de prévention, comment fonctionnez-vous ? 

Au Hellfest, nous avions envie de proposer des stands de sensibilisation, mais aussi des points d’écoute dans un espace calme avec des psychologues présents pour recevoir les personne victimes de violences sur le festival (ou même avant), et qu’elles puissent avoir une prise en charge immédiate. Notre principale action reste la sensibilisation. J’avais commencé à travailler sur des dossiers pédagogiques, des plaquettes explicatives qui permettent d’avoir un dialogue et de faire des jeux avec les festivaliers. J’avais un protocole écrit avec le service de sécurité pour la prise en charge des victimes. Les stands avaient pour but d’être ouverts 24 heures sur 24 sur le camping, car c’est le lieu le plus risqué, surtout la nuit. Mon envie était de proposer quelque chose de très complet avec un accompagnement et des formations pour les organisateurs du festival. Le Hellfest devait participer à la formation proposée par « Ici c’est cool » en avril. Quarante bénévoles sur place étaient également concernés par cette formation. J’avais fait une campagne de recrutement auprès de personnes qui étudiaient en psychologie, en infirmerie et en éducation spécialisée afin d’avoir des candidats ayant déjà des compétences que nous pouvions mettre à profit pour ce genre de projet.

Quel est le constat que vous faites sur les violences sexistes et sexuelles en festivals ? 

Je pense qu’entre le moment où j’ai fait la rédaction de mon mémoire il y a 3 ans, et maintenant, il y a une prise de conscience grâce à « Me Too », « Balance Ton Porc », mais que les violences sont encore trop présentes et qu’il y a encore beaucoup à faire en termes de sensibilisation. Il est nécessaire de faire comprendre que l’on ne parle pas que de violences sexuelles, mais aussi de sexisme qui peut amener à des violences physiques et sexuelles. Je pense qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour bien comprendre comment lutter contre les violences en milieux festifs et qu’on en est encore qu’au début. 

Vous avez posé pour une des affiches de la campagne « Ici, c’est cool », comment vous êtes-vous retrouvée là ?

Début 2018, j’étais employée à Pick Up Production, qui est un des partenaires du Pôle des Musiques Actuelles. Ils commençaient à travailler sur la campagne et quand ils ont cherché des modèles, je me suis dit « Autant aller jusqu’au bout ! ».

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

C’était une chouette expérience. Être torse nu dans l’espace public, ce n’est une évidence pour une femme. Le fait qu’on arrête d’hypersexualiser les seins des femmes, même si on ne les voit pas sur l’affiche, fait aussi partie des choses que je défends. C’est un exercice auquel j’ai aimé m’essayer. J’étais « la grosse pute » et avoir ces insultes inscrites sur le visage et le torse, je trouvais cela très fort. J’espérais sincèrement que les gens comprendraient, comme j’ai pu le ressentir, que les mots ont leur importance. Il ne faut pas nier leur violence et l’impact qu’ils peuvent avoir sur les gens. C’était une expérience inédite, mais je suis très, très contente de l’avoir fait !