Au Festival Bisou, on travaille pour que les bisous soient consentis !

Au Festival Bisou, on travaille pour que les bisous soient consentis !

« Bisou est un festival qui a pour but de parler d’amour et de relations et je pense que pour garantir l’épanouissement des relations, l’épanouissement de toutes et tous, et notamment dans des lieux festifs, il faut pouvoir garantir aussi le fait que ce soit une zone d’accueil safe où l’on sait qu’on ne va pas être importuné.e, voire blessé.e, physiquement ou psychiquement.e ».

Laetitia Perrot


Laetitia Perrot est Directrice Administrative et Culturelle de la Nef qui organise le Festival Bisou, un événement qui a pour but de parler d’amour et de relations. Rencontre.

Bonjour, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous et votre parcours ?

Depuis 5 ans, je suis Directrice Administrative et Culturelle de la salle de Musiques Actuelles, la Nef, à Angoulême. Nous sommes sur une co-direction avec Baptiste Desvilles qui en est le Directeur Artistique. Cette co-direction nous permet d’avoir un point de vue artistique et un point de vue culturel, engagé dans la cité et son territoire. Baptiste s’occupe donc plus du côté artistique et moi de comment fait-on résonner la question artistique avec les problématiques citoyennes sociales du territoire.

J’ai toujours travaillé dans les musiques actuelles, soit dans des festivals, soit dans des salles (ou comme actuellement dans une salle qui organise un festival) dans différents endroits, de Toulouse en passant par l’Ariège, Paris, la région nantaise et aujourd’hui Angoulême.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler dans les musiques actuelles ?

J’ai fait des études très généralistes à l’université et en grandissant en tant qu’étudiante, j’ai affirmé mon goût pour la musique. Je suis danseuse depuis l’âge de 5 ans et c’était donc déjà dans mon univers. Cela m’a donné envie de m’orienter vers ces lieux de musiques actuelles qui mêlent l’aspect musique et danse mais de façon archi populaire parce que souvent de façon festive. C’est cela qui m’intéressait.

Êtes-vous originaire de la région d’Angoulême ?

Non, je suis bretonne. Un territoire de musique, de danse et de fête (Rires).

Pouvez-vous raconter la Nef ?

La Nef est une salle musiques actuelles. C’est un label d’état et notre salle est donc labellisée pour le département de la Charente. Dans le cadre de ce label d’état, nous avons trois missions pour lesquelles nous sommes financés par les collectivités et l’État : la création, l’organisation de concerts et l’action culturelle autour des musiques actuelles.

La particularité de la Nef est d’être située à Angoulême, un terrain de jeux hyper intéressant parce que plein de créatifs autour de l’image. Que ça soit l’image animée, l’image dessinée, ou même audiovisuelle. Nous avons donc vraiment lié notre projet artistique à cette question de l’image. Le Festival Bisou en est justement un temps fort qui a lieu à l’automne.

Pouvez-vous justement nous parler du Festival Bisou ?

Le Festival Bisou a pour but de mettre en valeur ces croisements entre musique et images. Nous avons une programmation musiques électroniques et hip hop. C’est un événement qui a pour but de valoriser la création électronique française, notamment par ses compositrices, parce que nous avons beaucoup de femmes dans ce secteur, ce qui n’est pas souvent le cas dans les musiques actuelles, et aussi de valoriser le rap français actuel dans ses différentes tonalités.

Le rap français a beaucoup évolué depuis trente ans et nous aimons montrer toute la diversité qu’il y a dans cette musique et tous les types de populations touchées, l’idée étant de faire se croiser tous ces types de public. C’est pour cela qu’il s’appelle Bisou, mais aussi parce que nous faisons se rencontrer illustrations et musique en invitant des illustrateurs et illustratrices, des micro-éditions, des ateliers de sérigraphie, en organisant des expositions et plein de petites manifestations ou d’ateliers qui ont trait à l’image durant l’événement.

Cet événement ayant lieu à l’automne, notre but n’est pas de faire un gros événement festif en extérieur. Nous avons un village Bisou de caravanes qui se déplace dans différents lieux culturels ou publics de la ville en novembre et qui irrigue le territoire avec sa musique et ses images.

Depuis combien de temps ce festival existe-t-il ?

La première édition était en 2018. Nous avons eu une deuxième édition en 2019, celle de 2020 a été annulée à cause de la crise sanitaire et nous commençons à essayer d’envisager l’édition 2021.

Avant Bisou, nous avons des warm-up baptisées « Premiers Baisers ». Il s’agit de deux-trois soirées de musique électronique ou de rap dans l’année avec des interventions d’illustrateurs. L’un des warm-up que nous souhaitons mettre en place 15 jours avant Bisou serait un peu différent car il serait le relais de la campagne Ici C’est Cool pendant une journée, avec une formation à destination des professionnels du milieu culturel et festif sur la question des violences sexistes et sexuelles.

En quoi cette cause vous intéresse ?

Bisou est un festival qui a pour but de parler d’amour et de relations et je pense que pour garantir l’épanouissement des relations, l’épanouissement de toutes et tous, et notamment dans des lieux festifs, il faut pouvoir garantir aussi le fait que ce soit une zone d’accueil safe où l’on sait qu’on ne va pas être importuné.e, voire blessé.e, physiquement ou psychiquement.
Je trouve donc assez cohérent de commencer par nous former sur ce que sont les violences sexistes et sexuelles, parce que nous sommes dans un secteur qui n’est pas modèle sur ces questions, qui est traversé par des habitudes, des comportements, des lexiques qui peuvent être injurieux et violents. Être formés nous permettra de voir où sont les limites et aussi d’en faire profiter nos autres collègues du territoire.

C’est une formation que nous organiserions avec le Réseau des indépendants de la musique, qui est le réseau des acteurs de musiques actuelles en Nouvelle-Aquitaine, et que nous ouvrirons, sur la Charente, aux acteurs culturels ou associatifs qui souhaiteraient y participer. Nous souhaitons également y convier les autres prestataires avec lesquels nous travaillons : prestataires de sécurité, techniques et artistiques. Notre objectif est que tout ce petit monde, qui fonde la tenue d’un événement, soit au même niveau d’information sur ce que sont les violences sexistes et sexuelles afin d’avoir des réflexes à mettre en place pour assurer une prévention de ces violences et pour pouvoir y réagir.

Cette cause m’intéresse car j’ai travaillé dans des clubs parisiens où j’ai pu assister à de graves faits de violence physiques. Aux soirées de la Nef, je suis responsable du bar et avec mes collègues, nous sommes souvent en première ligne pour recevoir les alertes ou les témoignages de violences sexistes et sexuelles qui sont en train de se dérouler dans la salle, or nous ne sommes pas formé.e.s  sur ce que nous devons faire et comment nous comporter. Mais également sur comment reconnaître et conscientiser le fait que nous sommes en train d’assister à une violence sexiste ou sexuelle.

Votre public est-t-il un public jeune ?

Pas forcément. Sur ce temps fort, nous pouvons croiser des têtes d’affiche électro ou rap très installées qui s’adressent à un public plutôt trentenaire et classe moyenne, mais aussi des découvertes ou des artistes moins connus qui s’adressent à des publics plus de niches, soit très jeunes, soit très vieux.

Nos 2000 spectateurs ont donc entre 17 et 55 ans avec des parcours de vie extrêmement différents. Cela nous permet de mettre en valeur les questions LGBT, les questions féministes et les questions des violences sexistes qui s’adressent à toutes et tous.

Comment avez-vous découvert la campagne Ici C’est Cool ?

Je l’ai découverte via le réseau des indépendants de la musique dont je suis co-présidente. Le réseau a fait le relais de la campagne et a commencé une première formation l’année dernière à la Rock School Barbey de Bordeaux. Je trouve cela intéressant de sortir des métropoles et d’aller dans des villes moyennes parce qu’il y a des thématiques qui sont plus difficiles à aborder dans les villes moyennes. Je pense en effet qu’il est plus facile de se cacher dans la masse et l’anonymat des métropoles, et donc de sortir tranquille, que dans certains endroits des villes moyennes où certaines questions de genre, de pratiques sexuelles et de tolérance peuvent être plus compliquées.

Que pensez-vous de des affiches de la campagne ?

Je trouve les affiches de la campagne Ici C’est Cool assez marquantes, impactantes et diverses au niveau des messages sur les violences sexistes, la diversité et la mixité. Nous allons nous en servir pour montrer que nous sommes investis dans cette démarche de créer des lieux cool, mais nous ne pouvons pas nous contenter de ce placardage, nous devons aussi être dans l’action pour analyser nos propres comportements et savoir comment réagir face aux comportements déviants des autres.

Quels types d’actions souhaitez-vous mettre en place par ailleurs ?

Sur cette journée d’information, nous allons reprendre un peu ce qui a été fait lors de la formation de l’année dernière par le RIM à la Rock School Barbey avec l’intervention du CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles) et du Planning familial sur ce que sont ces violences, mais j’aimerais aussi utiliser des clés d’actions comme l’atelier StandUp, le programme international de formation lancé par l‘ONG Hollaback! et la Fondation des Femmes. Cet atelier a pour but de sensibiliser et de former les personnes à intervenir en toute sécurité lorsqu’elles sont victimes ou témoins de harcèlement sexuel dans les lieux publics.

Le soir, nous souhaitons organiser une conférence projection débat avec Ovidie, qui a écrit la bande dessinée « Libres ! Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels », adaptée récemment sur Arte. Ovidie réside maintenant à Angoulême et les courts métrages animés ont été réalisés par un studio d’animation d’Angoulême. J’ai envie de faire une projection débat en diffusant 4-5 capsules de cette série, de discuter avec eux de pourquoi cela a été fait et de connaître la vision d’Ovidie sur les lieux festifs et la capacité de s’y épanouir en liberté. Et pourquoi pas, dans un second temps, de l’associer à cette construction safe et garantissant l’épanouissement des libertés de chacun.e dans ces moments festifs.

L’idée est donc de dire qu’au Festival Bisou on ne peut pas faire de bisous sans le consentement de la personne en face ?

J’en suis aussi venue à me questionner surcette thématique parce que je suis une femme, et qu’en tant que femme on apprend très tôt à se retourner dans la rue si on est toute seule le soir, voire à ne même pas sortir seule. Sur une population de 20 000 personnes à l’année, je ne vois quasiment aucune femme venir seule à nos soirées.

Au Festival Bisou, nous voulonsgarantir que les bisous puissent être libres, assumés, plaisants et donc consentis. Je pense que la liberté ne peut s’exercer que quand on sait qu’elle est sécurisée et qu’elle n’est pas faite aux dépens d’autrui. Nous voulons créer ce cadre pour garantir cette liberté.

Quel est votre souhait pour l’avenir sur l’évolution de ces problématiques ?

Je pense qu’il faut être dans cette stratégie d’empowerment (ndlr : littéralement « renforcer ou acquérir du pouvoir ») des femmes. C’est aussi pour cela que sur Bisou nous sommes attentifs à avoir des compositrices de musique électronique. Nous avons envie de créer des cartes blanches à différentes artistes inspirantes comme Rebeka Warrior ou Jehnny Beth, qui pourraient être marraines de futures éditions et proposer des artistes qu’elles ont envie de promouvoir. Le fait que les femmes puissent prendre le devant de la scène et être moins considérées comme des artifices permettrait de rééquilibrer les rapports et d’éviter les déviances.

Aujourd’hui, quand on dépose un dossier de subvention au CNM, il faut systématiquement signer une charte pour s’engager dans la mixité et la diversité. Je suis plutôt optimiste sur le fait qu’on progresse sur ces questions, notamment parce que c’est pris en main par les professionnels. Je suis entourée d’une équipe avec une vision très progressiste et l’envie de faire et de s’améliorer, et j’ai l’impression que notre secteur est sur une tendance encourageante !

Propos recueillis par Fabienne Jacobson